Quel sens donner à l’impact ?

Cet article n’a pas pour but de réaliser une généralisation sur “les jeunes d’aujourd’hui” (#BoomerAlert). Il s’appuiera néanmoins sur l’analyse de certaines tendances que l’on peut observer dans les valeurs qui nous concernent. On essaiera de ne pas utiliser ce terme que les marketeurs ont inventé pour désigner ceux nés entre 1985 et et 1995: les fameux millennials. Sans vouloir à tout prix catégoriser, on s’est tout de même intéressés au discours — qui prévaut chez nous, Recruzilla — et qui utilise aussi bien les expressions de “sens” que d’ “impact”. Que signifient-elles exactement ? Est-ce que nous sommes “nous les jeunes”, tous concernés?

1. A la recherche du sens

Dans un article de 2018 au sujet de notre génération, le magazine Forbes publiait:

Ils sont en quête du « Why », nouvel eldorado qui leur permettra de soulever des montagnes, de mener une vie riche d’expériences, de curiosité et de passion.

Ce n’est pas une quête neutre. Elle est le fruit d’un contexte socio-économique bien précis et d’évènements qui nous ont marqués. Au-delà d’avoir grandi en même temps qu’internet, nous avons connu plusieurs crises financières (2001, 2008 et 2020), des catastrophes naturelles, des attentats terroristes et une des plus grandes pandémies du siècle.

Résultat, nous serions la première génération à avoir moins confiance en l’avenir que celle qui nous précède. La croissance est si rare qu’on peut croire qu’il s’agit d’un mythe né des 30 glorieuses. Le manque de stabilité se traduit par un changement d’attitude par rapport à “une vie réussie”. Alors que nos parents pouvaient voir leur idéal composé de réussite financière au sein d’une même carrière, la notre cherche à gagner sa vie (la dimension pécuniaire ne disparaît pas) grâce à diverses opportunités et met l’accent sur l’expérience (plutôt que la possession).

Ce qui nous importe dans sa recherche d’emploi, après le revenu, c’est le sens. Mais qu’est-ce qu’on entend par “sens” ?

  • D’abord, c’est simplement une direction. Puisque notre carrière est fragmentée, nous cherchons à ce que notre job — bien que temporaire — soit cohérent au sein d’un parcours global.
  • Ensuite, nous souhaitons que notre travail “fasse sens”. Faire sens pour nous (cohérence avec nos goûts, nos valeurs) et pour le monde:

“86 % des jeunes diplômés cherchent en priorité un travail stimulant et en phase avec leurs valeurs, et 52% souhaitent un métier qui serve l’intérêt général” (Source: Conférence des grandes écoles)

  • Enfin, nous voulons un emploi sensé, où son bien-être reste préservé (éviter le mal du siècle que semble être le burnout, garder un bon équilibre vie professionnelle / vie personnelle).

2. Du sens à l’impact

Si certains voient la quête de sens comme un élément fédérateur de “notre génération, celle de l’impact est moins englobante:

Certes, les jeunes générations affichent une grande sensibilité aux enjeux de société, mais ils doutent aussi de leur avenir dans le monde du travail”

L’ “impact” correspond à ce que l’on a décrit plus tôt comme une envie de “faire sens” pour le monde, pour la société. Et parce qu’il appartient au “sens”, l’impact est plus recherché par notre génération que par les autres:

Nous serions plus indépendants et plus enclins à placer nos valeurs personnelles au-dessus des objectifs de l’entreprise.

56 % n’envisagent aucune collaboration avec certains employeurs en raison de leur éthique et 49 % ont déjà refusé des missions allant à l’encontre de leurs valeurs.

Dans le contexte actuel, le terme d’impact est compris au sens de “conséquence positive d’une activité”. Les métiers d’impact s’opposent à ceux dont les externalités nuisent à la société dans son ensemble. Chercher le profit pour le profit, par exemple, n’entre pas dans le cadre de l’impact. L’impact définit une activité qui provoque un changement effectif, conséquent, dans le “bon” sens.

Il y a donc une forte part normative dans ce mot, qui sépare de facto des actions qui seraient fondamentalement “bénéfiques” et d’autres, délétères. Le critère pour différencier le bon du mauvais se trouve souvent dans l’état de la société, de la planète, qui en résulte. Si on observe une amélioration des conditions de vie, une réduction des inégalités, une préservation de l’écosystème, alors il y a “de l’impact”.

La dimension politique de l’impact seul est très forte : l’impact s’inscrit en faux avec un ultra libéralisme et se croise souvent avec des objectifs écologiques. Néanmoins, le fait d’associer impact au monde de l’entreprise tend à nuancer cette coloration partisane. Dans ce contexte, le profit s’allie avec des objectifs d’amélioration de l’environnement global. Le monde de la finance investit désormais dans une croissance durable, les organisations se dotent de départements RSE et l’activité des startups est aussi bénéfique que lucrative.

3. De l’impact profitable

Chez Recruzilla, on a la problématique impact / profit très à cœur. C’est pour cela que l’on interroge des acteurs de ce nouvel écosystème pour qu’ils nous donnent leur avis sur la compatibilité de l’un avec l’autre.

D’abord c’est Baptiste Corval, co-fondateur et Directeur Général de Phénix (une entreprise qui oeuvre à donner une seconde vie aux déchets), qui nous a partagé sa vision :

« Je pense que (le profit et l’impact) c’est très compatible et ça a été en toute transparence un des gros enjeux de Phénix au début. On est sur un chemin de start-up classique avec des levées de fonds, avec des investisseurs, du reporting et de la performance… Mais aujourd’hui ces chiffres sont liés à notre impact : plus Phénix va générer de chiffre d’affaire, plus on a d’impact. Et ça justement je trouve que c’est une très belle équation ».

On voit ici que l’impact est au cœur du business model de l’entreprise: la croissance (nombre de repas revendus) est intrinsèquement liée aux externalités positives (nombre de repas sauvés du gaspillage).

Puis, nous avons posé la même question à Nicolas Beretti (Fondateur de Brainswatt, auteur et conférencier) qui nous a donné les conditions de cette compatibilité.

J’ai tendance à penser que c’est compatible dans la mesure où le profit est à sa juste place — c’est-à-dire un carburant au service du « purpose » de l’entreprise. Si le profit c’est la raison première de l’entreprise, tout ce qui en découle sera à impact négatif. Si le profit n’est que la conséquence heureuse d’un engagement pour la planète et / ou pour les gens, alors il est à sa juste place.

Enfin, Claire Petreault (Coms lead chez ChangeNOW et créatrice des Pépites Vertes), élargit la réflexion au capitalisme tel qu’il existe aujourd’hui:

Il faut le repenser (le capitalisme). L’indicateur de la rémunération actuel — le profit — n’a plus vocation à être prédominant dans nos sociétés par rapport l’indicateur de l’impact sur l’humain.

Dans une telle configuration, rémunération et impact seraient compatibles car :

C’est au cœur de la théorie de l’Ikigai où tu peux trouver là où t’es fort, ce dont le monde a besoin, ce pour quoi tu peux être rémunéré et ce que tu aimes.

4. Une théorie englobante ?

Il ne s’agit pas toutefois d’ignorer le reste des travailleurs, qui ne saurait se reconnaître ni dans l’impact, ni même dans une quête de sens. Cet article, Welcome To The Jungle souligne le caractère élitiste de ces démarches : toute la société ne peut pas entrer dans un tel éco-système. Le fait d’être aussi sélectif sur son choix d’entreprise n’est pas un luxe que tout le monde peut se payer. En outre, certains tiennent à se définir en dehors de leur travail, qui est alors plus un moyen qu’une fin.

Entre un travail utilitariste, un travail qui fait sens et celui où l’on a de l’impact, la mesure de nos choix n’est pas facile à faire (et une généralisation encore moins). Et comme chaque tendance de société, son analyse nécessite quelques années de recul. Il s’agira notamment de qualifier la pertinence d’une telle généralisation et affiner les échelles de qualification pour ne pas tomber dans la caricature.

Recruzilla, la communauté qui travaille à déchauffer la planète.